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Le Quantified Self : des mesures de la performance au spectacle de son narcissisme.

Le Quantified Self : des mesures de la performance au spectacle de son narcissisme.

Par : HUB Institute
19 mai 2014
Temps de lecture : 4 min
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Nos outils quotidiens se conçoivent comme autant d’instruments de délégation de cette quête du « toujours-plus » qui nous anime, acteurs et miroirs de cette construction narcissique de l’être comme agent efficace, normalisé dans sa recherche de la perfection. Les médias sociaux participent de cette logique de mise en scène du soi. Partager le trajet de son footing matinal ou les temps effectués à tel ou tel exercice sportif ; ainsi s’agrège la tendance du Quantified Self, symbole du narcissisme performantiel.

La clé de voûte de cette tendance réside dans l’idée de « meilleure compréhension par la donnée », dans le prolongement des techniques de self-tracking. De cette pratique s’imposent deux idées, à savoir tout d’abord, l’objectivation de l’homme par la performance – où l’être humain s’associe de façon volontaire à un ensemble de codes et référents sémiotiques connotant la notion de machine – et d’autre part, l’idée d’amélioration de l’efficacité personnelle par ce même objet définitoire.

Self tracking 1

La création par Demenÿ et Marey à la fin du XIXe siècle d'un phonoscope et d'un chronophotographe vient marquer le début de ce courant de l'enregistrement de l'activité, résolument conçue comme matière exploitable et optimisable. Notion centrale au procédé : l'amélioration. Si chaque action se comprend dans l'optique de la mobilité, les outils de mesure livrent une fragmentation de la dynamique, décomposée en points de captures. L'observation de la performance s'opère toujours par comparaison, suivant une logique réitérative : la donnée recueille ne prend de sens qu'une fois confrontée au prisme de l'évolution. "Le simple fait de collecter des données est déjà suffisant pour modifier le comportement d’un individu", explique Nicholas Feltron. "Je crois que quand l’on commence à scruter quelque chose on y devient véritablement attentif et que l’on est déjà en train de changer. Si demain vous vous mettez à enregistrer le nombre de cafés que vous buvez vous serez plus conscients de votre consommation et de votre comportement. Les motivations qui poussent à se traquer et les paramètres traqués varient en fonctions des individus. Ils peuvent décider de changer leurs agissements ou bien simplement de les regarder, d’enquêter sur leurs habitudes et de les mémoriser".

Initialement dédiée aux activités sportives, l'extraction de l'human data se diffuse progressivement à l'ensemble de notre vie quotidienne. Cette mutation s'appréhende à l'aune d'une dynamique multi-causale :

- la progression du taux d'équipements connectés, couplée à leur gain de mobilité. De cette constatation fonctionnelle émerge l'idée d'anthropotechnie comme support de l'innovation, à savoir une prise en compte du corps dans ses fluctuations internes et externes, dictant une conception de l'objet comme matériel en actualisation. Le fonctionnement de la machine dépend du fonctionnement de l'homme, donc de l'extraction toujours croissante de données traductrices de son activité. D'autres objets, à l'instar du bracelet Owlet, du ballon Evo One, ou la chaussette Sensoria Fitness ne sont conçus que dans l'optique unicentrée d'une récupération d'informations.

- la pluralité d'applications mobiles, répondant aux sollicitations de l'individu dans l'optique d'une mesure de sa performance. A la différence de l'équipement connecté, la data provient ici d'un désir réel de l'homme de mettre en chiffre son activité, et non pas seulement d'une contingence d'utilisation. La mesure s'y fait superfétatoire d'un point de vue strictement utilitaire : la collecte d'informations répond au désir égotique de la valorisation/compréhension de soi.

Applications self tracking

- l'ambition d'une performance globale. De cette idée découle le besoin apparent de sur-quantification quotidienne, dans l'optique pré-considérée d'une amélioration de nos capacités par décomposition de l'activité.

Pour autant, les logiques du Quantified Self divergent en ce qu'elles mobilisent le recours au social comme instrument de jugement/exposition de la data. Nous ne nous contentons plus du narcissisme intime de notre performance : il nous faut désormais la mettre en spectacle, l'instrumentaliser aux besoins de notre productivité. L'idéologie tutélaire de ce mouvement, c'est bien entendu le contrôle prôné comme valeur phare, la maîtrise obtenue par rationalisation. Il en résulte l'idée d'un existentialisme technologiste : chacun est désormais capable d'orienter sa vie comme bon lui semble, aidé dans sa quête par les instruments de contrôle et d'amélioration que le progrès met à sa disposition. Le versant négatif de cet apport réside dans l'aspect "punitif"  du non-respect des objectifs : la mise à proximité d'un idéal de perfection induit la sanction pour peu que l'on ne s'y prête pas.

Le second point d'intérêt de cette tendance réside dans l'idée de simplification du monde et de ses représentations via sa remodélisation numéraire - sur le modèle des logiques actuellement visibles d'agencement de données via infographies ou data visualisation. Ce que le Quantified Self promeut, c'est une réduction de sens de l'ensemble des activités ciblées à travers le prisme de la performance, du fonctionnel ou de l'utilité. Plus encore, il traduit le besoin de notre "société de l'effort", d'exhiber aux yeux des autres les images de sa puissance, instituant les tendances du self-tracking comme tant de miroirs de l'égo performantiel.

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