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Après Lubrizol, comment la smart city peut mieux gérer le risque industriel

Par : Xavier Biseul
22 janvier 2020
Temps de lecture : 6 min
Chapo

Les premiers résultats d'enquête sur l'incendie de l'usine Lubrizol montrent un grand nombre de dysfonctionnements dans la gestion des risques de l'industriel mais aussi dans la communication de crise des services de l'Etat. Les nouvelles technologies peuvent apporter leur lot de réponses.

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Plus d'un mois et demi après l'incendie qui a ravagé l'usine Lubrizol de Rouen, l'enquête a commencé à livrer ses premiers résultats. Selon BFMTV, la Direction régionale de l'environnement (Diren) a relevé pas moins de onze contraventions et un délit. Si l'origine exacte du départ de feu n'est toujours pas connue, l'organisme public souligne l'absence de caniveaux pour éviter la propagation de nappes de produits inflammables et des réserves d'eau en quantité insuffisante.

Plus grave, Lubrizol ne disposait pas de détecteurs incendie dans les zones de stockage extérieures. Toujours selon la Diren, l'analyse des risques imposée à toute entreprise classée Seveso ne prenait pas en compte ce risque d'incendie lié aux fûts entreposés en dehors de l'entreprise. Des fûts en grand nombre puisque ce sont plus de 5 000 tonnes de produits chimiques qui ont brûlé le 26 septembre.

Dans une note adressée aux préfets et datée du 2 octobre, Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire, demandait aux services de l'Etat de "rappeler aux exploitants d'établissement Seveso seuil haut et seuil bas leur pleine responsabilité sur la conformité de leurs installations au regard des engagements pris dans leur étude de dangers".

Elle poursuit sur la nécessité que "les exploitants disposent en temps réel d'une connaissance de la nature et des quantités de produits présents aux différents emplacements de leur site, souligne-t-elle. En cas d'accident, cette information actualisée doit pouvoir être fournie sans délai aux équipes d'intervention et à l'inspection des installations classées".

 

Diffusion de SMS géolocalisés

Les services de l'Etat ne sont pas sans reproche. Plusieurs notes de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) de Seine-Maritime que Libération a consulté révèlent, selon le journal, une gestion erratique de l’événement et l’impréparation des autorités en cas d’accident NRBC (Nucléaire, radiologiques, biologiques et chimiques). Par exemple, 30 tenues de protection seulement étaient disponibles pour les policiers, alors que plus d’une centaine d’agents sont intervenus simultanément sur le théâtre des opérations.

L'Etat semble aussi avoir failli sur le plan de la communication de crise. Dans un communiqué du 4 octobre, le Sénat pointe du doigt le Système d’alerte et d’information des populations (SAIP) qui "ne semble pas avoir suffi dans les premières heures". Quant aux sirènes, elles n’ont retenti que 5 heures après le début de l’incendie.

Auteur d'un rapport sur le sujet, le sénateur (Les Républicains) Jean-Pierre Vogel estime que la diffusion de messages sur l’ensemble des téléphones mobiles présents sur une zone d’alerte, "comme l’ont d’ailleurs fait certaines communes, aurait permis une alerte plus efficace, plus immédiate et mieux ciblée".

Lancée en 2016, en plein contexte d'attentats terroristes, l'application mobile "Alerte attentat" a été, elle, débranchée à peine deux ans plus tard après des fausses alertes et nombreux bugs, notamment lors des attentats de Nice.

Le ministère de l'Intérieur privilégie désormais la communication sur les réseaux sociaux. Un nouveau compte Twitter a été lancé, @Beauvau_Alerte. Il doit informer la population "lors d'un événement majeur de sécurité publique ou civile" mais est resté muet depuis le 24 juillet et le dernier épisode caniculaire.

Chaque préfecture est invitée aussi à communiquer en cas d'événement grave. Ce qu'a fait le préfet de Seine-Maritime le 26 septembre sans que l'on sache combien de temps après le début de l'incendie, estimé à 2h30, le premier tweet a été publié.

Directeur de recherche CNRS, Olivier Borraz dénonce, dans une tribune, le caractère vertical et descendant de cette communication de crise. "L’État, par la voix du préfet et des autres administrations déconcentrées, informe une population passive." Un discours exclusivement rassurant qui "n’exprime aucune inquiétude et ne prend pas au sérieux celle qui s’exprime dans la population."

A défaut, la population peut s'en remettre aux initiatives d'acteurs privés et notamment le "safety check" de Facebook qui permet, depuis 2014, à ses membres susceptibles d'être sur le lieu d'une catastrophe de prévenir leurs amis qu'ils sont hors danger.

Dans le même temps, les réseaux sociaux ont servi de caisse de résonance à la diffusion de rumeurs et de fausses informations dans les jours et les semaines qui ont suivi l'incendie de Lubrizol plongeant davantage la population rouennaise dans l'inquiétude.

 

Le numérique au service de la prévention

Face à ces enjeux de gestion de crise, la smart city peut s'appuyer sur les nouvelles technologies du numérique. En termes de communication, la blockchain, registre décentralisé et infalsifiable, permet de garantir l’intégrité des informations échangées.

Des modèles prédictifs nourris à l'intelligence artificielle peuvent aussi apporter une aide précieuse à la décision aux autorités locales quand il s'agit d'opérer un grand nombre de choix dans un temps le plus court possible. Dans le cas de l'incendie de Lubrizol, il fallait sanctuariser un périmètre de sécurité et coordonner les équipes d’urgence composées de sapeurs-pompiers, de policiers et de gendarmes.

Le concept industrie 4.0 peut, lui, permettre d'éviter ce type de catastrophe ou tout du moins en limiter les conséquences. L'usine du futur est irriguée par un flux de données remontées par une multitude de capteurs mesurant la pression, les vibrations, la température ou le taux d’humidité. Cet internet des objets (IoT) industriel mesure en temps réel l’état de santé d’un équipement afin de prévenir les pannes (maintenance prédictive) mais aussi un éventuel sinistre.

Pour éviter un autre Lubrizol, un site industriel peut placer à l'intérieur comme à l'extérieur des détecteurs de fumée connectés dont les données seront remontées à un service de supervision. Leur couplage avec une intelligence artificielle évite aux opérateurs de se trouver submergés par les fausses alertes. Dans un proche avenir, on peut imaginer des capteurs intelligents autonomes en mesure, selon les paramètres définis, de déclencher eux-mêmes l'alerte.

L'autre atout de l'usine du futur, c'est son jumeau numérique. C'est-à-dire la maquette virtuelle qui a été conçue pour sa construction puis sa maintenance. Il est possible depuis cette réplique en 3D du site industriel de simuler différents scénarii catastrophe notamment de nuit (comme dans le cas de Lubrizol) ou lors de conditions météorologiques extrêmes. Ce qui est impossible lors des exercices physiques en situation réelle. Cette simulation permet ainsi de tester la résilience d'une l'infrastructure et, le cas échéant, de procéder à des modifications comme changer certains matériaux ou l'emplacement de capteurs.

Le revers de la médaille, c'est la cybersécurité. Jusqu'alors les industriels s'appuyaient sur des systèmes d'information fermés, fonctionnant en vase clos. En optant pour une approche "data driven", ils augmentent leur exposition aux risques. En 2014, la cyber-attaque baptisée "Heartbleed" avait notamment paralysé une aciérie allemande. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) a publié un guide dédié à la protection de ces systèmes industriels dits Scada (Supervisory control and data acquisition).

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Journaliste spécialisé