Video time
13:06 min

Cédric O : quelles ambitions pour l’écosystème numérique français ?

Par : Maxime Tricoire
20 janvier 2021
Temps de visionnage13:06 min

Alors qu’on a longtemps cantonné l’innovation aux seuls géants américains et chinois, la France tire aujourd’hui son épingle du jeu. Forte d’un écosystème riche et dynamique, la French Tech brille par sa capacité à faire émerger des entreprises innovantes et à fort impact. Présent lors de l’Innovation Week, Cédric O, Secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, nous livre sa vision et ses ambitions pour l’écosystème numérique français.

HUB Institute : Nous sommes actuellement en plein CES. Quel bilan tirez-vous de la participation de l’écosystème français ces dernières années à ce salon phare de l’innovation ?

Cédric O : La France est présente au CES depuis de nombreuses années. On note cependant une bascule aux alentours des années 2014-2015, moment à partir duquel nous sommes devenus le deuxième pays avec le plus de délégations présentes sur le salon. Cela a permis de montrer aux Français que nous avions un certain savoir-faire mais également que nous avions notre place sur la carte de l’innovation mondiale. Et cela se traduit concrètement : depuis 2014, les montants investis dans la French Tech ont été multipliés par 4 ! 2021 est à bien des égards une année particulière. Malgré la crise économique que nous traversons, les entreprises françaises sont pour la première fois de leur histoire en tête des levées de fonds dans l’Union européenne. Une situation qui peut s’expliquer par notre sens de l’innovation mais également par la création d’un écosystème disposant d’une énergie et d’une créativité que l’on ne retrouve que très peu dans les autres pays.

HUB Institute : Parmi les nombreuses technologies qui s’apprêtent à disrupter le monde de l’innovation, la 5G occupe une place particulière. Alors qu’elle est en cours de déploiement en France, quelles opportunités identifiez-vous pour l’écosystème français ?

CO : Face à l’arrivée de la 5G, il convient tout d’abord de prendre du recul. Si l’on veut prendre la mesure de l’importance de ce qui se passe actuellement, il faut comprendre que la puissance dont disposent aujourd’hui les GAFA ne pourrait exister sans la 4G, car cette puissance découle directement de la démocratisation des smartphones et de la connexion continue rendue possible par la 4G. Si l’on veut que demain, les entreprises françaises soient les meilleures dans leurs domaines, on ne peut prendre de retard sur le sujet de la 5G. C’est une opportunité de développement de nouveaux services dont on ne connaît pas encore le dixième des applications possibles. Car il ne faut jamais l’oublier : c’est de la technologie que naissent les nouveaux usages. 

HUB Institute : Nous avons pu voir lors du Sustainable Paris Forum que la transformation numérique des territoires est en marche. À ce titre, vous vous êtes pleinement engagé dans l’ouverture de nombreux tiers lieux dédiés à l’innovation à travers le pays. Quelle est votre vision face à cela ?

CO : Ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de beaucoup parcourir la France. Ce qui me marque avant tout, c’est de constater que le phénomène du numérique, et par extension celui des startups, n’est plus un sujet parisien ou métropolitain. Des villes comme Saint-Étienne ou Angers disposent aujourd’hui d’environnements numériques extrêmement innovants. D’ailleurs, quand on regarde la composition du programme French Tech 120, on peut voir que près d’1/3 des entreprises proviennent d’écosystèmes régionaux. C’est une excellente chose, car cela permet d’irriguer le territoire et participe à l’acceptation des startups en France. Face aux doutes qui peuvent encore subsister quant au fait de travailler ou non pour une startup, il est important de démocratiser ces dernières afin de montrer la preuve de leur efficacité.  

HUB Institute : Si le nombre de startups explose en France, beaucoup mettent en doute leur capacité à passer à l’échelle. Quelle est votre position sur le sujet ?

CO : Lorsque nous sommes entrés en fonction, la France ne comptait que 4 licornes (ndlr : startup valorisée à 1 milliard de dollars ou plus). Aujourd’hui, nous en possédons 10, dont la dernière en date est Mirakl. Trois de ces licornes sont apparues l’année dernière, et nous en aurons encore dans les années suivantes. Mais le sujet pour nous n’est pas tant de créer des licornes que de faire émerger des entreprises avec des valorisations de 10, 15 ou 50 milliards d’euros. Je suis confiant dans la capacité des startups françaises à se scaler car le développement de l’écosystème et les effets de réseau qui en résultent laissent à penser que nous devrions bientôt assister à l’émergence de très grandes entreprises du numérique. Mon souhait serait que nous assistions prochainement à la première IPO de la FrenchTech d’un montant supérieur à 1 milliard d’euros. Cela n’est pas arrivé depuis 1997 et serait extrêmement symbolique, tout en ouvrant la voie à de nombreux autres investissements. 

HUB Institute : L’année 2020 a montré que les enjeux liés à l’environnement, et plus largement à la quête de sens des entreprises, devenaient des sujets prépondérants. En résulte la création d’un tissu de startup évoluant dans le domaine de la TechForGood. Quelle est votre vision sur le sujet ?

CO : Les entreprises européennes en général, et les entreprises françaises plus particulièrement, ont un rapport spécial quant à l’impact de leurs actions. Quand vous parlez à des entrepreneurs ou à des salariés, vous vous rendez compte que la question de l’impact sociétal et environnemental est au cœur de leurs préoccupations. Cela se retrouve dans les sociétés à fort impact et qui ont intégré cette dimension dans leur objet social comme MedadomPhenix ou TooGoodToGo, mais également dans des entreprises dites plus traditionnelles comme Alan ou Back Market, avec par exemple la mise en place de congés paternité. La question de l’impact sociétal est au cœur des préoccupations et c’est quelque chose que nous voulons pousser pour plusieurs raisons. Tout d’abord, car nous faisons face à de nombreux défis liés à ce sujet. Ensuite, car si l’on veut que les Français comprennent le rôle que joueront à l’avenir les startups, il est important de leur montrer que la nouvelle économie qui se dessine ne répétera pas les erreurs de la précédente.

HUB Institute : Si la crise sanitaire bat toujours son plein, les entreprises se préparent aujourd’hui à la relance. On entend beaucoup parler de la Next Economy, qui allierait l’économie numérique à l’économie durable. Dès lors, comment évaluer des entreprises qui performeront peut-être moins au niveau économique, mais qui auront un impact plus vertueux ?

CO : Ce sujet de la mesure de l’impact est un sujet montant pour tous les acteurs de l’écosystème entrepreneurial. J’ai déjà pu évoquer cette thématique lors de ma participation aux Universités d’Été du MOUVE, et plus particulièrement sur la relation de la BPI face à ce type d’évaluation. C’est également une discussion que j’ai pu avoir avec certains fonds d’investissement, comme le fonds d’investissement RING qui dispose déjà d’une typologie d’évaluation prenant en considération l’impact. Des discussions émergent évidemment au niveau européen et la question réside dans le fait de réussir à créer des standards communs. Si ces discussions doivent encore murir, il est extrêmement important de se doter d’indicateurs pour mesurer cet impact. Il ne faut pour autant pas éclipser les indicateurs financiers traditionnels, car ce discours autour de l’impact n’est possible que si l’on reste innovant et extrêmement bon. C’est un sujet dont nous souhaitons nous saisir dans les mois qui viennent.

HUB Institute : Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser à l’audience afin de préparer au mieux la relance ?

CO : Si les crises sont des moments de difficultés, elles sont également des moments d’opportunités où l’on prépare le monde d’après. On l’a vu les USA ont su, en quelque sorte, tirer parti de la crise de 2008 afin de rebondir et de dominer le monde technologique, et c’est une marche que l’Europe a en quelque sorte ratée. Nous, nous ne voulons pas rater cette marche. C’est pour cela que le gouvernement a d’abord amorti le choc pour les startups, et c’est pour cela que nous avons investi énormément d’argent dans la question des startups et de l’innovation à travers notre plan de relance. Comme le disait Winston Churchill "Never waste a good crisis". C’est maintenant que les positions se prennent, c’est maintenant que l’on doit entreprendre et innover. Il y a énormément d’opportunités partout en France. J’invite tous ceux qui nous écoutent à prendre des risques et à rejoindre cet écosystème. Notre réussite ne dépend que d’une seule chose : la qualité des hommes et des femmes qui composent la French Tech. Ce dernier est extrêmement dépendant de l’intelligence humaine, et nous avons donc besoin de la bonne volonté et de l’intelligence de tout le monde.